15 juillet 2026

Le double fardeau des politiques publiques environnementales

Le double fardeau des politiques publiques environnementales

Message clé — Les politiques environnementales ne peuvent se limiter à protéger la nature contre les pratiques des populations locales. Elles doivent reconnaître que ces populations disposent d’une autre manière, tout aussi légitime, d’évaluer leur environnement, fondée sur leurs besoins quotidiens, leur mémoire des lieux et leur sentiment d’appartenance. La protection de la biodiversité appelle donc moins de « pédagogie » que de co-construction : les objectifs écologiques doivent aller de pair avec une amélioration substantielle des conditions de vie. Autrement dit, une politique environnementale efficace doit également être une politique sociale réussie.

Dans le cadre d’un projet IPORA[1], nous avons mené une enquête de terrain dans le Parc national de Khénifra, situé dans la région Béni Mellal-Khénifra. Créé en 2008, le parc s’étend sur 202 700 hectares et fait partie de la Réserve de biosphère de la Cédraie de l’Atlas. Il vise à préserver la faune, la flore et plusieurs espèces endémiques, notamment le macaque de Barbarie, également appelé magot, tout en favorisant l’écotourisme, le reboisement et les activités génératrices de revenus pour les habitants. Il s’agit de politiques publiques qui s’adressent à deux catégories de destinataires : (a) les espèces vivantes et, plus largement, un écosystème, et (b) les personnes qui y vivent. Cela introduit nécessairement un certain degré de complexité, puisque les politiques publiques ne sont plus uniquement centrées sur les intérêts des usagers, c’est-à-dire des habitants actuels du parc.

Au contraire, les politiques mises en œuvre dans le parc national cherchent à inciter les habitants à abandonner certaines pratiques considérées comme prédatrices, telles que l’exploitation forestière illégale ou le braconnage. Autour du lac Aguelmame, les anciennes cabanes construites par les habitants pour accueillir les visiteurs ont ainsi été détruites et remplacées par une plateforme aménagée, située en retrait du lac et reliée à une aire de stationnement. Plus de quarante familles bénéficient de cet aménagement, mais celui-ci est jugé moins rentable que les installations précédentes, qui étaient plus proches du lac, plus pratiques et plus agréables pour les visiteurs. La question se pose naturellement de savoir comment concilier les intérêts impersonnels de l’écosystème avec les intérêts personnels des habitants du parc. Mais cette question est peut-être trop étroite : l’enjeu semble plutôt être de savoir comment prendre en compte différentes perceptions des ressources d’un écosystème, fondées sur des expériences et des besoins différents.

Les premiers résultats de l’enquête

L’enquête, toujours en cours et fondée sur une trentaine d’entretiens ainsi que sur plusieurs séquences d’observation participante, montre que les habitants ne perçoivent pas leur présence dans le parc de la même manière que les autorités ou les organisations de protection de la nature. Ils reconnaissent certes certaines réalisations matérielles, telles que les aménagements, les voies d’accès et les espaces d’accueil. Mais ils soulignent également des promesses non tenues, notamment leur relogement dans un village permanent à proximité de la plateforme de restauration, ainsi que l’installation de l’électricité.

Surtout, les entretiens ont révélé une profonde divergence concernant l’état de la cédraie et les priorités environnementales. Alors que les autorités du parc et les organisations de la société civile considèrent que la forêt se dégrade, les habitants estiment qu’elle demeure dense et que de nouveaux cèdres poussent. Cette différence ne tient pas à une incapacité à évaluer l’environnement : au contraire, les habitants sont très attentifs à la sécheresse, qui affecte les troupeaux, l’élevage et jusqu’à la possibilité de garder des ânes. Elle résulte plutôt de critères d’évaluation différents. Les autorités raisonnent en termes de biodiversité, de biomasse et de long terme ; les habitants évaluent les ressources en fonction des besoins quotidiens, du budget des ménages et de la régénération visible de la forêt. La même divergence apparaît concernant la protection des espèces endémiques, parfois invisibles à l’œil nu. Pour les autorités et les ONG, l’objectif est de préserver des habitats fragiles ; pour les habitants, l’enjeu est de préserver leurs droits d’accès aux sources, aux cours d’eau et aux terres nécessaires à l’élevage. Ils ne rejettent donc pas nécessairement l’environnement, mais l’interprètent à partir d’un autre cadre de référence. Enfin, les habitants considèrent clairement qu’ils sont « chez eux ». Ils ne se voient pas simplement comme une population vivant dans une zone administrative protégée, mais comme les membres d’une communauté pour laquelle cet espace constitue depuis des temps immémoriaux un lieu d’appartenance. Les ressources du parc apparaissent dès lors moins comme un bien commun abstrait que comme un bien qui leur appartient.

Le double fardeau des politiques publiques environnementales

Cette situation invite à penser les politiques environnementales non comme de simples mécanismes de protection assortis de mesures de sensibilisation, mais comme des processus de médiation et de co-construction avec les populations locales. Très souvent, les promoteurs des politiques publiques — notamment, mais pas uniquement, lorsqu’il s’agit d’acteurs politiques — considèrent qu’ils doivent faire preuve de « pédagogie » à l’égard des populations auxquelles ces politiques s’adressent. Le terme, aussi bien intentionné soit-il, est problématique, car il instaure une relation éducative classique entre enseignants et élèves, les premiers détenant le savoir et instruisant les seconds. La pédagogie n’est pas une relation entre égaux ; de plus, elle suppose que le cadre de l’apprentissage soit partagé. Lorsque les pratiques et les intérêts divergent, ce n’est pas le cas. Ce qu’il faut, c’est moins de pédagogie que d’inclusivité.

Il convient donc d’aller plus loin et, tout en admettant que les points de vue sont légitimement différents, de se demander comment ils peuvent être rapprochés. Cela impliquerait de réfléchir ensemble à ce qu’est réellement une cédraie dense et, peut-être, de consulter d’anciennes photographies des lieux pour pouvoir en juger. L’un des effets du changement climatique est qu’il modifie également la mémoire de l’environnement. Nous pouvons ainsi finir par oublier une partie de ce qui a été perdu. Et ce n’est pas tout. Les temporalités ne sont pas les mêmes : pour les habitants du parc naturel, la préservation de la cédraie et de sa biodiversité ne paraît pas nécessairement plus importante que les échéances de la vie quotidienne : les besoins des enfants, les mensualités à payer et les dépenses imprévues. Du seul point de vue du temps, ces échéances passent en premier.

Les politiques publiques environnementales ne peuvent se contenter de protéger la nature en substituant des revenus vertueux à ceux issus de pratiques informelles ou prédatrices. Elles doivent nécessairement offrir davantage, afin qu’il ne soit pas tentant d’additionner ces différentes sources de revenus plutôt que d’en substituer une à l’autre. Œuvrer à la préservation de l’environnement a donc pour corollaire — sinon pour condition préalable — la nécessité de lutter efficacement contre les inégalités. Le fardeau des politiques environnementales est nécessairement double — et leur budget devrait donc l’être également.

Jean-Noël Ferrié
LAM, UMR 5115 CNRS, Sciences Po Bordeaux


[1]https://ipora.africa/news/projet/the-normative-embedding-of-environmental-evidence-controversies-surrounding-climate-change-in-africa/. This project is co-led by Yousra Abourabi (UIR Rabat) and Jean-Noël Ferrié (CNRS Bordeaux).