14 septembre 2026

La pacification sociale par l’infrastructure hydraulique

La pacification sociale par l’infrastructure hydraulique

L’essentiel – La politique des barrages au Maroc, bien qu’ostensiblement instrumentale et orientée vers le développement rural, sert avant tout de levier de conservation sociale. À travers une scénographie du pou-voir et des allocations stratégiques de ressources, les infrastructures hydrauliques ont respectivement permis de mettre en scène l’autorité de l’État et de fidéliser les élites locales, différant ainsi les réformes structu-relles. L’analyse montre que l’aménagement du territoire dépasse la seule gestion technique de la ressource, tant l’indépendance de l’ingénierie hydraulique vis-à-vis des diagnostics scientifiques empêche d’absorber les conflits distributifs. Cependant, la récurrence des sécheresses et la raréfaction de la ressource fragilisent aujourd’hui ce contrat social, déplaçant la conflictualité du domaine technique vers l’arène publique. La dura-bilité de la gestion de l’eau dépend ainsi d’une réorganisation des rapports de production et d’accès au fon-cier. En d’autres termes, une politique de transition hydrique efficace doit s’affirmer comme une politique de transformation des structures sociales.

Le Maroc fait face à un stress hydrique d’une gravité inédite, marqué par six années consécutives de sécheresse. Face à la raréfaction de la ressource, la politique des barrages, initiée sous Hassan II et intensifiée sous Mohammed VI, est systématiquement présentée comme l’unique réponse rationnelle pour conjurer le spectre d’un effondrement lié à la pénurie d’eau. L’édification de ces infrastructures traduit pourtant un choix politique fondamental : celui d’une consolidation des hiérarchies locales au détriment d’une modernisation des structures sociales des campagnes.

Le confinement de l’expertise dans ses antichambres spécialisées

Pour objectiver ces dynamiques, notre recherche s’est appuyée sur une analyse qualitative croisant l’étude de documents d’action publique, de rapports d’expertise et de données électorales territoriali-sées. Les résultats mettent en évidence que la construction des grands ouvrages hydrauliques béné-ficie d’un soutien public massif qui contraste singulièrement avec l’abondance des rapports scienti-fiques alertant, depuis plusieurs décennies, sur les impasses d’une telle trajectoire, marquée par des coûts financiers prohibitifs, une accentuation des disparités territoriales et un épuisement accéléré des nappes souterraines.

La dépendance envers les infrastructures prend le pas sur les diagnostics écologiques et l’État préfère subventionner la fuite en avant d’un modèle agricole axé sur la rente exportatrice plutôt que de prêter l’oreille aux modélisations climatiques et hydrologiques. L’envase-ment des retenues, l’absence d’aménagements de lutte contre l’érosion en amont et la distribution inégalitaire de l’eau au profit des grandes exploitations agro-exportatrices mécanisées sont pourtant largement documentés et portés à la connaissance des décideurs.

Le choix d’ignorer ces alertes procède d’une partition volontaire des savoirs. Le paradigme hydrauli-ciste s’impose comme l’unique cadre d’action légitime précisément parce qu’il permet d’éluder toute remise en question de l’ordre patriarcal, de l’organisation des structures familiales élargies ou de la régulation coutumière des notabilités locales.

Grands aménagements et petits arrangements

La mise en perspective historique éclaire ici un processus d’ajournement des réformes structurelles par l’allocation discrétionnaire des ressources hydrauliques. Alors que les espoirs de justice sociale portaient initialement le projet d’une réforme agraire redistributive, l’opposition des grands proprié-taires fonciers pousse le pouvoir, dès 1963, à écarter cette option. Les ambitions de partage des terres se dissolvent alors dans un glissement sémantique révélateur : la « réforme agraire » est pro-gressivement étouffée au profit d’une simple « réforme agricole », avant d’être définitivement neutra-lisée par le « Code des investissements agricoles » de 1969. Par ce repli sur l’aménagement de l’offre, le pouvoir central opère un désamorçage du dissensus politique en immunisant l’ordre agraire contre toute velléité de restructuration remettant en cause les monopoles fonciers.

L’investissement massif dans le béton hydraulique s’est ainsi accompagné d’une véritable scénogra-phie du pouvoir. Inaugurations solennelles, plaques commémoratives et devises nationales gravées sur les ouvrages participent à la sacralisation de l’infrastructure, érigée en stèle de la souveraineté de l’État. L’aménagement du territoire s’articule ainsi autour d’une vision prométhéenne de la puis-sance publique, qui fait de la maîtrise technique de la nature l’instrument de la vassalisation des campagnes. En ce sens, les barrages n’ont pas tant permis de conjurer les effets des sécheresses que de différer les réformes. Ils ont stabilisé un « compromis rural » où l’eau n’irrigue pas seulement les terres, mais aussi les fidélités.

La perpétuation de ces allégeances dessine les contours d’une géographie électorale asymétrique, où l’allocation des ressources hydrauliques commande l’expression des suffrages. Les barrages fonctionnent comme des instruments d’allocation stratégique, comparables aux mécanismes clienté-listes des pork barrel projects. L’irrigation et les subventions permettent de récompenser les allé-geances et de consolider l’assise de l’État dans les périphéries. L’enracinement du pouvoir central s’opère par l’entretien de ces loyautés qui recoupent les fractures spatiales du pays. Un tel encadre-ment explique la profonde divergence électorale : tandis que les villes expriment leur défiance par une forte abstention ou un vote contestataire, les campagnes se caractérisent par une faible conflic-tualité, un alignement sur les partis dits « administratifs » et une participation massive, dépassant parfois 80 % dans les provinces les moins dotées. L’analyse de ces comportements révèle une cor-rélation négative entre le développement multidimensionnel et la participation électorale. Là où l’État social fait défaut, l’infrastructure apparaît comme la fondation d’un contrat implicite : l’accès à l’eau, même précaire, demeure la contrepartie d’une soumission indispensable à la paix sociale.

L’équilibre de ce compromis est désormais ébranlé par l’effet du changement climatique, à l’heure où la raréfaction de la ressource engendre des tensions de plus en plus vives entre grands exploitants et petits paysans, cultures d’exportation et cultures vivrières, ou encore entre usages agricoles et domestiques. La conflictualité sociale déborde désormais des cercles cloisonnés de l’expertise pour s’exprimer directement dans la rue, comme en témoignent les récentes mobilisations de Figuig ou les « manifestations de la soif » à Zagora.

En contournant les alternatives scientifiques qui auraient exigé de réformer les structures foncières, familiales et coutumières, la politique des barrages a accru la vulnérabilité des populations rurales. De fait, l’impasse d’un traitement exclusivement technique de la sécheresse réside dans le fait qu’une telle approche appréhende comme un simple déficit physique de ressources ce qui relève en réalité d’un choix politique d’allocation de la richesse. Cette foi dans l’infrastructure permet d’éluder la question de la justice spatiale en postulant qu’une politique de l’offre peut satisfaire tous les besoins sans jamais modifier la répartition des privilèges fonciers. Or, l’aménagement du territoire ne neutralise pas les rapports de force. La durabilité de la gestion de l’eau se heurte ainsi au caractère intenable d’un modèle qui prétend préserver la ressource sans réformer les structures de la propriété agraire ni réguler le secteur agro-exportateur.

Le contrat social fondé sur la pacification par l’infrastructure apparaît aujourd’hui à bout de souffle. À mesure que la ressource s’épuise, l’efficacité de la transition hydrique suppose de renoncer au solutionnisme technique comme moyen d’éluder les arbitrages de justice agraire et sociale. Sans cette réorientation, c’est l’ensemble de l’agencement politique, économique et symbolique qui vacille, révélant les limites d’un modèle d’intégration nationale où les canaux d’irrigation ne suffisent plus à retenir les allégeances.

Aya Boubel
LAM, UMR 5115 du CNRS, Sciences Po Bordeaux

Pour aller plus loin :
● Akesbi, N, Guerraoui, D. (1991). Enjeux agricoles. Ed. Le Fennec, Casablanca, 150 p.
● Criqui, P. (2006). Observer, caractériser et comprendre la pénurie en eau. Une approche insti-tutionnaliste de l’évolution du mode d’usage de l’eau en Espagne et au Maroc. Thèse de doc-torat. Grenoble, 642 p.
● Jouve, A.-M. (2006). Les trois temps de l’eau au Maroc : l’eau du ciel, l’eau d’Etat, l’eau privée. Confluences Méditerranée, 58(3), 51‑61.
● Molle, F., Mayaux, P.-L. (2023). Les angles morts de la politique de l’eau au Maroc. Con-fluences Méditerranée, 126(3), 165‑184.
● Pérennès, J.J. (1993). L’eau et les hommes au Maghreb : contribution à une politique de l’eau en Méditerranée, Paris, Karthala, Hommes et Sociétés, 644 p.
● Swearingen, W.D. (1987). Moroccan Mirages: Agrarian Dreams and Deceptions, 1912-1986. Princeton: Princeton University Press.